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Au Cameroun : Producteurs et gouvernement résistent à la chenille légionnaire d’automne

Photo publiée par le Centre d'Agriculture et de Biosciences International de Londres, montrant une chenille ravageant un plant de maïs

Photo publiée par le Centre d'Agriculture et de Biosciences International de Londres, montrant une chenille ravageant un plant de maïs

De source officielle, au moins 40000 hectares de maïs sont actuellement attaqués au Cameroun par la chenille légionnaire d’automne, ayant pour nom scientifique Spodoptera frugiperda. Pour ne pas perdre toute leur production, les agriculteurs testent diverses méthodes de lutte.

Dans la ville de Batchenga située au centre du Cameroun, Gérémie Ribouem regarde ses plants de maïs d’un regard incrédule. « J’ai cinq hectares de maïs et toute ma plantation est attaquée. Je récolte en général environ 10 tonnes de maïs par saison. Mais cette saison, je ne suis même pas sûr d’avoir une tonne de maïs sur ces cinq hectares », dit-il. Pendant qu’il parle, la peau de son front se plisse et sa voix tremblote comme s’il allait pleurer.

La plantation de Gérémie Ribouem, cet agriculteur de 50 ans, s’étend à perte de vue. Mais, partout où le regard se pose, on n’aperçoit que des feuilles complètement déchiquetées, comportant beaucoup de trous, ainsi que des épis de maïs troués. « Un matin j’ai constaté que quelques feuilles de maïs étaient attaquées. Juste le temps que je cherche de l’argent pour acheter les insecticides que j’ai l’habitude d’utiliser, c’est toute ma plantation de cinq hectares qui a été décimée en l’espace d’une semaine », dit Ribouem.

« Je suis pratiquement né dans l’agriculture, de parents eux-mêmes agriculteurs. Mais c’est la première fois que je vois un tel phénomène, une telle rapidité dans la destruction des plants. Pour d’autres cas d’attaques de plants, les feuilles ne sont pas complétement touchées. De plus, on ne voit même pas souvent l’auteur de ces attaques. Mais ici, en regardant simplement l’épi de maïs, on peut voir la chenille », ajoute l’agriculteur, père de sept enfants.

Gérémie Ribouem n’est pas le seul agriculteur dans cette situation. Des milliers d’autres agriculteurs sont actuellement concernés par cette attaque de chenilles. Il s’agit pour la plupart, de petits agriculteurs qui labourent sur de petites surfaces familiales. De source officielle, au moins 40000 hectares de maïs sont actuellement attaqués au Cameroun par la chenille légionnaire d’automne, ayant pour nom scientifique Spodoptera frugiperda.

 « D’après les décomptes effectués en mai dernier, la région de l’Extrême Nord du Cameroun est la plus touchée, avec 36 700 hectares attaqués par cette chenille », révèle Clémentine Ananga Messina, la ministre déléguée auprès du ministre de l’Agriculture.

Menace de crise alimentaire

En mai dernier, un rapport du Programme des Nations Unies pour le Développement (Pnud), rendu public à Yaoundé, révélait qu’à cause des longues périodes de sécheresse et des attaques fréquentes du groupe armé Boko Haram, la région de l’Extrême Nord du Cameroun, qui partage sa frontière avec le Nigeria, est dans une situation d’insécurité alimentaire. Ainsi, « environ 400 000 personnes, soit 33, 6% de la population de la région est identifiée comme à risque d’insécurité alimentaire. Dans cette région, trois personnes sur quatre, soit 74,3% de la population est pauvre, soit environ le double de la moyenne nationale qui est de 37,9% », indique le rapport.  A ces fléaux, s’ajoutent désormais les attaques de chenilles légionnaires.

La ministre déléguée à l’agriculture explique qu’il n’y a pas que le maïs qui est attaqué, mais la plupart des graminées telles que le mil ou le sorgho. Pour la campagne en cours par exemple, « le sorgho de saison sèche a été attaqué de décembre à février. Le maïs lui a été attaqué de juillet à août dans la région de l’Extrême Nord », dit la ministre Ananga Messina.

  Elle affirme que cette attaque de chenilles qui a commencé à l’ouest du Cameroun en 2015 a déjà touché toutes les régions du Cameroun. « L’attaque de chenilles légionnaires met en danger toute la filière maïs et crée d’importants risques d’insécurité alimentaire car le maïs est la céréale la plus cultivée au Cameroun. Elle est régulièrement consommée par près de 12 millions de personnes, soit plus de la moitié de la population. Le maïs est aussi utilisé comme matière de base dans l’industrie brassicole et dans la production des aliments pour l’élevage », affirme la ministre.

Les experts rencontrés au ministère camerounais de l’Agriculture expliquent que la particularité de la chenille légionnaire d’automne est qu’elle est très vorace. Elle détruit les feuilles, les tiges et les épis de maïs. « Nous avons remarqué que la dégradation sur les tiges de maïs va jusqu’à 75% », explique André Marie Elombat Assoua, directeur en charge des interventions phytosanitaires au ministère de l’Agriculture.

Lutte efficace

Face à cette attaque, les agriculteurs utilisent des produits chimiques qu’ils ont l’habitude d’utiliser mais sans grand succès car, la chenille légionnaire étant nouvelle au Cameroun, il n’y a pas encore de produits phytosanitaires adaptés. « Les agriculteurs sont désemparés. Nous particulièrement, on nous a proposé une solution qui est un mélange de produits chimiques et biologiques. Mais nous ne pouvons pas utiliser cette solution qui ne nous convient pas car nous faisons uniquement de l’agriculture biologique. Nous avons contacté un partenaire en Espagne qui nous propose une solution biologique. Seulement, nous ne pouvons pas utiliser ce produit car il n’est pas encore homologué au Cameroun. Nous sommes en attente de son homologation pour pouvoir l’importer et l’utiliser », explique Marie-Thérèse Akini, la coordinatrice d’un regroupement de paysans.

 « Les méthodes de lutte chimique actuellement utilisées par les agriculteurs sont inefficaces et trop couteuses.  Un plan national de lutte contre cette chenille a été mis en place. Il préconise de combiner la lutte chimique à la lutte biologique », explique André Marie Elombat Assoua, l’expert du ministère de l’Agriculture, qui a contribué à l’élaboration de ce plan.

A la lecture de ce plan de lutte contre la chenille, il apparait que la solution immédiate est la sensibilisation des agriculteurs afin qu’ils puissent identifier la chenille, évaluer l’ampleur des dégâts et lancer une alerte en cas d’attaque.

Le plan prévoit également que « la recherche fera des essais pour proposer des mécanismes de lutte intégrée d’ici deux ans ». Parmi les mécanismes que le Cameroun veut mettre en place, se trouve par exemple la lutte avec des phéromones, qui consistera à pulvériser certaines phéromones sur les plantes qui vont attirer les insectes et les piéger pour les attraper avant qu’ils n’aient pu pondre des œufs.  Comme plusieurs pays africains sont concernés par cette invasion de chenilles légionnaires, le Cameroun veut « mettre sur pied une stratégie commune à tous les pays concernés par ce fléau », indique le plan national.

En attendant la mise sur pied de ces stratégies, les producteurs testent chacun des recettes qui pourraient les aider à sauver même une infime partie de leur récolte. C’est le cas de Pierre Nzimen. Il utilise une solution à base d’huile de neem pour tenter de lutter contre la chenille légionnaire d’automne. Déjà habitué aux insecticides biologiques, il a au fil des saisons opéré des changements dans sa formule de base en fonction des réactions de la chenille. Il explique que sa nouvelle solution est efficace uniquement si on commence l’utilisation dès le semis. « Il faut traiter la graine avant le semis. Puis, continuer le traitement de la plante durant tout le cycle de croissance. Il faut appliquer le traitement tous les 15 jours, soit six fois durant le cycle de croissance puisque le maïs a un cycle de 90 jours », explique Pierre Nzimen. Le producteur affirme que grâce à cette méthode, il a pu sauver une partie de sa production.

 

Pertes financières

En plus des risques de crise alimentaire, cette attaque de chenille légionnaire cause des pertes financières aux familles et au gouvernement. Elle a occasionné une perte d’« environ 17 milliards » à l’Etat Camerounais, révèle la ministre Ananga Messina.

« Selon les statistiques disponibles, les ménages camerounais ont consommé 152,932 milliards de FCFA en maïs (en grains crus, en épis, en pâte) en 2014 (dont 52,321 milliards en farine de maïs) contre 126,906 milliards en 2007 (dont 25,917 milliards en farine de maïs), soit une augmentation de la consommation des ménages en valeur de 20,5%. Malgré l’ampleur des pertes post récoltes, le maïs contribue de manière significative à la formation des revenus des petits producteurs et plus particulièrement les femmes. A ce titre, le maïs peut raisonnablement et objectivement être considéré comme le fer de lance de la lutte contre la pauvreté et l’insécurité alimentaire », explique le plan national du Cameroun de lutte contre les chenilles légionnaires.

Anne Mireille Nzouankeu